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Parmi les expressions culinaires que nous employons, beaucoup ont trait aux légumes du potager. Petits lieux que possédaient nombre de nos ancêtres il a tout naturellement été l’une des sources de comparaison avec les attitudes ou l’apparence de nos aînés.
Avoir un cœur d’artichaut
(S’amouracher aisément, être inconstant en amour)
Allusion au cœur tendre des artichauts (cœur au sens de partie centrale des végétaux) et aux nombreuses feuilles qui s’en détachent, pour signifier « avoir le cœur trop tendre et le donner sans discernement à autant de personnes qu’il y a de feuilles sur celui de l’artichaut ».
Les carottes sont cuites
(Il n’y a plus rien à faire ou à espérer, tout est décidé)
Issue de la locution verbale « avoir ses carottes cuites » (1878) signifiant « être près de mourir, agoniser ». Les carottes sont cuites s’est utilisé dans un premier temps pour qualifier l’état de santé d’un moribond. Il s’agit ici de l’hypothèse la plus vraisemblable parmi d’autres.
Marcher à la carotte
(Agir en étant poussé par l’appât du gain)
Carotte comme récompense. L’âne récalcitrant n’avance que si l’ânier lui présente la carotte qu’il n’atteindra jamais, celui qui marche à la carotte n’est incité à faire un effort que s’il y voit un avantage
Aller planter ses choux
(Se retirer à la campagne et, par extension, prendre sa retraite, quitter la vie active)
Envoyer quelqu’un planter ses choux
(Renvoyer quelqu’un chez lui, le priver de son emploi, de ses fonctions)
Réplique que l’empereur romain Dioclétien aurait adressé à ceux qui le pressaient de reprendre sa magistrature : « Dioclétien répondit..qu’il aimait mieux planter ses choux que de redevenir empereur. »
Aller (envoyer) planter ses choux fait appel à la distinction entre la ville et la campagne, qui se superpose et coïncide avec celle entre la vie professionnelle et la vie privée. Planter ses choux, autrement dit cultiver son jardin, est considéré comme l’une des activités à laquelle l’on s’adonne lorsque l’on est en campagne. Aussi s’en aller planter ses choux signifie s’en retourner chez soi, à ses occupations et, plus généralement, se retirer après avoir vécu dans la vie active et exercé un emploi.
Avoir du chou
(Avoir du bon sens, de l’intelligence, de la mémoire)
L’expression est formée à partir de chou, qui signifie au sens figuré « esprit ».
Avoir du chou appartient au registre argotique. Plus précisément avoir du chou constitue une variante argotique de l’expression correspondante avoir de la tête, plus ancienne (tête étant pris au sens de ‘esprit’, ‘bon sens’).
C’est bête comme chou
(C’est extrêmement simple et facile, c’est enfantin)
Il est probable que la locution nominale tête de chou ait influencé la comparaison bête comme chou. En effet, tête de chou est en rapport avec l’idée de stupidité, puisque ce terme désigne un sot depuis le XVI è siècle
Faire chou blanc
(Echouer, faire un coup nul)
Il s’agirait d’une allusion au jeu de quille, où l’on disait d’un joueur qui n’a rien abattu qu’il a fait coup blanc ; la prononciation chou pour coup se serait introduite en français par l’intermédiaire du dialecte berrichon (où coup se prononcerait chou selon les dires du Comte Jaubert). Dans la même perspective Cl. Duneton pense que chou blanc pour coup (en) blanc aurait pu naître dans les armées napoléoniennes par moquerie envers les prononciations paysannes.
Ne rien avoir dans le chou/ Ne rien avoir dans la citrouille
(Être extrêmement bête)
Dans la langue française, une métaphore très courante associe les objets ronds à la tête. Ainsi, beaucoup de légumes sphériques sont devenus au cours du temps, des désignations argotiques et populaires de la tête. Une série de synonymes s’est donc créée, regroupant tous ces noms de légumes désignant la tête. Chou signifie tête depuis 1894, et citrouille également dès 1931.
Prendre le chou
(Enerver, déranger, indisposer)
Selon le Dico-Plus, prendre le chou est déjà implanté dans la langue dès 1989, avec pour preuve des témoignages oraux recueillis cette même année. La valeur de prendre n’est pas claire ; Bernet-Rézeau y voient un calque possible de l’argot américain to take someone’s mind.
Avoir les oreilles en chou-fleur
(Avoir les oreilles déformées, boursouflées)
L’expression est construite sur une analogie de forme : les bouffissures de l’oreille meurtrie rappellent l’aspect bosselé des inflorescences charnues du légume.
Avoir la tête comme une citrouille
(Etre mal en point, fatigué à la suite d’un effort intellectuel intense et soutenu)
On a d’abord employé la comparaison la tête comme une citrouille pour qualifier de manière tout à fait concrète une tête grosse, enflée. L’image de la citrouille, gros légume rond, traduit l’idée d’une tête gonflée, c’est à dire saturée (de pensées, de soucis).
Avoir été élevé au jus de concombre
(Etre ou paraître anémique, maladif, mou)
De nombreux légumes servent à connoter de manière imagée la pâleur. On en trouve une illustration évidente dans les locutions comparatives blanc/pâle comme un navet, blanc/pâle comme une endive, blanc/pâle comme un concombre. A noter que la pâleur dont il s’agit est celle de la chair du légume. Ces sens figurés ont peut-être influencé la formation d’avoir été élevé au jus de concombre, expression imagée qui assimile le jus de concombre, aliment peu énergétique et pâle de chair, au caractère de celui qui s’en nourrit. La pâleur suggère d’ailleurs le manque de dynamisme. On retrouve le même mécanisme sémantique dans l’expression synonyme avoir du sang de navet.
Mettre du beurre dans les épinards
(Améliorer la situation, et spécialement : s’assurer un supplément de revenus pour augmenter son confort, son aisance)
Mettre du beurre dans les épinards est une métaphore culinaire qui fait référence au mode de préparation des épinards, qui demandent beaucoup de beurre pour être savoureux. Beurre est pris avec la valeur métaphorique d’argent. Par ailleurs l’adjonction de matière grasse à un plat cuisiné est communément associée à l’augmentation du confort. Ainsi, de la même façon que les épinards sont meilleurs accommodés au beurre, le quotidien est plus supportable dans l’aisance matérielle.
C’est la fin des haricots
(C’est la fin de tout, c’est le désastre total,
il n’y a plus rien à faire ou à espérer, après ce coup-là, il faut abandonner)
C’est la fin des haricots aurait été précédé d’une variante plus ancienne et beaucoup moins usuelle, la fin des petits pois. La motivation de l’expression demeure mystérieuse pour les lexicologues. L’explication la plus vraisemblable est qu’il s’agit d’une expression de caserne, de cantonnement ou d’internat, où les haricots (secs), nourrissants et économiques, constituent une réserve alimentaire en cas de besoin. Si cette provision est épuisée, c’est la catastrophe. De là le sens figuré de l’expression, « situation désespérée, sans issue ». Cette explication paraît la plus probable, d’autant plus qu’une autre allocution aller manger des haricots, fait référence aux mêmes habitudes alimentaires des cantines.
Travailler pour des haricots
(Travailler pour rien ou presque)
Le sémantisme « rien du tout, ou peu de chose » provient de l’habitude d’utiliser des haricots blancs (secs) comme enjeu fictif dans certains jeux. La justification est séduisante : le passage de « mise sans valeur » à « somme négligeable d’argent » paraît plausible. Cependant une autre explication plus globale consiste à rapprocher des haricots de certaines formules de refus , vieillies, qui signifient « rien du tout !» : des navets !, des patates !, des panais !, des radis !, ou encore des clous !, des neffes !, des dattes ! Toutes ces formules ont en commun de se référer à des produits insignifiant, sans valeur. Pour des haricots appartient à la série des objets de petite taille désignant des quantités insignifiantes, comme par exemple, pour des prunes ou pour des cacahuètes dont il est synonyme.
C’est pas tes (mes, ses) oignons
(Cela ne te (me, le) regarde pas. S’occuper, se mêler de ses affaires)
Dans ces expressions, oignon, désigne les affaires personnelles. Plusieurs hypothèses divergentes ont été émises pour expliquer l’origine de ce sens :
- Simple expression rurale équivalant à occupe-toi de ton jardin : « En Auvergne jusqu’à une date récente, et sans doute dans tout le centre de la France, la seule marque d’indépendance des femmes était qu’elles pouvaient disposer d’un coin de jardin, généreusement attribué par le Maître, où elles cultivaient des oignons. Leurs oignons récoltés, elles allaient les vendre au marché ; le produit de cette vente leur était entièrement réservé. Il était donc courant d’entendre des hommes dire à leur femme : « Occupe-toi de tes oignons », « Ce n’est pas tes oignons », quand elles essayaient de s’occuper des affaires des hommes » ;
- Il s’agirait d’un glissement à partir de se mettre en rang d’oignons , « se placer en des rangs où il y a des gens de plus haute condition que soi » : le sens serait passé de ‘rang occupé, condition sociale’ à ‘affaire personnelle’.
- Possibilité d’un glissement de sens à partir de il y a de l’oignon ‘il y a une affaire ou une raison cachée, des difficultés à prévoir, une intrigue’ : oignon ‘affaire cachée’ serait devenu ‘affaire(s) personnelle(s).
Variante d’expressions telles que occupe-toi de tes fesses, de ton cul. Dans la même perspective, on estime que les locutions font référence au sens figuré de oignon, ‘cul’, et plus précisément ‘anus’.
Avoir de l’oseille
(Etre riche)
Le rapport entre cette plante et le sémantisme ‘argent’ semble ancien si l’on en juge par l’emploi de vinette (autre nom de l’oseille) qui est associé à l’argent dans un texte de 1610. D’autres plantes sont en rapport avec l’argent bien que ce rapport demeure inexpliqué : persil, épinards, cresson, artiche, chicon,blé. Certains pensent qu’oseille est une déformation fantaisiste d’os ‘argent monnayé’. Aucun indice ne permet de confirmer ou d’infirmer cette hypothèse, si ce n’est l’association ancienne entre cette plante et l’argent.
Avoir la patate
(Etre en pleine forme physique, être dynamique.
Avoir le moral au beau fixe, être plein d’allant)
Avoir la patate est à rapprocher de deux expressions dont le sens est identique : avoir la frite et avoir la pêche. Cestrois expressions synonymes restent inexpliquées si l’on se borne à les comprendre à partir de l’acception ‘visage’ que prennent ‘frite’, ‘pêche’ et ‘patate’. En fait avoir la patate, la pêche ou la frite constituent des emplois figurés empruntés au vocabulaire des sports de combat. Ainsi avoir la pêche provient de la locution avoir de la pêche, qui se dit d’un boxeur qui a de la force, de la vigueur dans ses coups. Pêche signifie ‘coup de poing’. Avoir la frite connaît le même phénomène de dérivation sémantique de frite ‘coup sur les fesses donné du revers de la main’ à ‘dynamisme, punch’.
L’origine d’avoir la patate s’explique selon le même procédé de dérivation. Patate désigne dès 1898un coup de poing lourd, appuyé. Par la suite, patate signifie ‘aptitude (d’un boxeur) à porter des coups décisifs’. Le terme s’emploie dans la locution avoir de la patate, qui se rencontre dans le domaine sportif au sens de frapper avec force et efficacité.
Le sens d’avoir de la patate suggère l’idée de ‘dynamisme, bonne forme sportive’, et c’est cette signification que patate ne tarde pas à prendre. L’expression s’est ensuite étendue de la condition physique à la condition mentale, prenant le sens ‘avoir le moral au beau fixe’. Pendant le même temps ‘pêche’ et ‘frite’ connaissent la même extension sémantique.
Faire le poireau.
Rester (être) planter comme un poireau
(Rester longtemps à attendre sans bouger de place,
avec une certaine impatience, et parfois en vain)
Une étymologie possible est que faire le poireau provient de poireau ‘sergent de ville stationnant sur la voie publique’, sens contemporain de la locution (1878), de la même manière que faire le planton est formé sur le sens de planton ‘service exercé par la sentinelle fixe, appelé planton’. L’expression ferait référence au comportement statique de l’agent de police, et la métaphore sur planter serait seconde. Une autre analyse va dans le même sens si ce n’est qu’elle rapproche l’expression d’un autre sens de poireau qui désignait plaisamment en argot ancien les surveillants – lesquels restent immobiles à leur poste.
Selon le DFNC, la métaphore porte sur la longue immobilité du poireau qui reste en terre tout l’hiver, qui reste en terre tout l’hiver, en attendant d’être consommé. Sa forme allongée est elle aussi déterminante, semble-t-il, dans l’association du légume à la silhouette de celui qui reste debout à ‘poireauter’ – de même on est planté comme un piquet, comme un cierge, ou comme une borne. L’idée d’immobilité ‘végétale’, qu’exprime faire le poireau se retrouve dans les expressions synonymes prendre racine et rester planté comme une souche, autrement dit attendre sas changer de place.
Poireau était également très usuel au sens de ‘nigaud, imbécile’ à la fin du XIX è siècle, de sorte que l’expression suggère aussi d’ « attendre sur place comme un idiot »
Avoir un pois dans la tête.
Avoir un petit pois dans la tête.
Avoir un pois chiche dans la tête.
(Etre complètement stupide)
Dans ces trois expressions, le cerveau es comparé à un objet sphérique de petite taille, selon une croyance simpliste qui établit une corrélation entre le volume du cerveau et les capacités intellectuelles. L’encéphale est ainsi réduit à la taille d’une petite graine, image expressive qui traduit la stupidité
Etre rond comme un petit pois
(Etre complètement ivre)
En 1903, on disait déjà de quelqu’un qui est ivre qu’il est rond comme un pois. Rond signifie au sens figuré ivre. Ce sens, qui remonte au Moyen Age (1474), repose sur la métaphore du cercle, qui symbolise la plénitude, l’achèvement.
La comparaison comme un petit pois possède une valeur intensive, dans la mesure où elle fonctionne comme un renforcement stylistique de rond. Ainsi si rond signifie ‘ivre’, rond comme un petit pois signifie ‘complètement ivre, ivre au dernier degré’.
N’avoir pas (plus) un radis
(Etre sans ressource. Etre dans une profonde misère.
Ne pas avoir un sou, être démuni d’argent)
Pour expliquer le sémantisme de radis ‘très peu d’argent’, on évoque le fait que ce légume-condiment était autrefois d’un prix très modique, et qu’il était offert presque gratuitement au comptoir des estaminets afin de stimuler la soif des clients. De manière plus évidente, ce sens est à rapprocher de la métaphore selon laquelle les petits fruits ou légumes désignent une quantité négligeable ou une petite somme d’argent.
Jusqu’en 1935, radis désigne le sou en raison de l’analogie de forme entre ce petit bulbe et la forme ronde de la pièce de monnaie. Ce rapprochement est dû à l’influence de rond qui désigne aussi le sou. Cependant ce sens concret ‘sou’ est vieilli ; radis prend aujourd’hui la signification plus générale d’ « argent ». Son emploi n’est resté usuel que dans des constructions négatives, si bien que le radis fait partie de ces monnaies qui n’existent que par leur absence, tout comme le rond (dans pas un rond).
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